Je me suis orienté, après mon habilitation – portant sur le statut et la construction de la philosophie pratique dans la philosophie moderne –, vers le rapport entre obéissance et conscience de soi, en tant que ce rapport explique l’obéissance et l’efficace spécifique des lois dans le domaine moral et politique. Le dernier ouvrage sur la philosophie pratique kantienne développe ces points dans une partie intitulée Identité et obéissance. La forme de ce questionnement me permet d’aborder des auteurs contemporains, Foucault ou Althusser. Le champ de mon travail se déplace donc – comme le montre le colloque organisé en décembre 2006, et la journée de la Sorbonne sur l’individualité en mars 2007 – partant du sujet se reconnaissant dans la norme à laquelle il obéit, pour aller vers la norme elle-même, productrice de ses propres conditions d’effectivité dans la relation à un sujet.
Les développements kantiens préservent la connaissance de soi en la situant dans un rapport pratique à soi : la découverte de mon identité intelligible. Chez Fichte aussi, le rapport à soi demeure connaissance de soi : j’ai analysé dans ma thèse l’intuition intellectuelle, avec ses deux dimensions, acte et repos, dans lesquelles on reconnaît les composantes kantiennes du savoir, intuition et concept (dans l’opposition de Tugendhat à Dieter Heinrich, je suis sur ce point du côté de Dieter Heinrich[1]). Mais j’envisage maintenant la connaissance de soi comme une simple modalité du rapport à soi ou sentiment de soi. Je me déplace donc vers ce qui participe à réduire le privilège du cognitif, pour interroger l’identité personnelle, son statut et sa genèse. Dans le cadre d’une journée sur l’individualité chez Marx, que j’ai co-organisé en 2007à la Sorbonne, je me suis attaché à quelques analyses de la relation de pouvoir et de subjectivation chez Althusser, ce qui m’a conduit bien loin de la ratio cognoscendi kantienne, puisque l’identité construite dans ces relation de pouvoir est imaginaire. Cette étude m’a aussi conduit à penser l’identité ou le rapport à soi comme conséquence d’une relation première sur ses termes et que l’on peut donc ne pas penser comme intersubjectivité. Pour saisir l’antériorité radicale d’une telle relation constituante, il faut partir d’une relation sans identité constituée. Un modèle pourrait être ce que la psychanalyse appelle le « narcissisme primaire », du texte freudien de 1914[2] aux études de Chasseguet-Smirgel[3] sur l’idéal du Moi : fusion primaire, antérieure à toute détermination d’objet, qui peut néanmoins être source d’un soi ou rapport à soi, à partir d’une frustration, d’un deuil, d’un échec (la fameuse Hilflosigkeit). Mais il existe une autre face de cette constitution de la relation objectale comme deuil ou frustration. Il s’agit, aussi bien en morale qu’en métaphysique, d’un sujet jouissant de son propre dépassement, et conservant ainsi un rapport à soi. Je reviens volontiers sur la controverse qui oppose Henri Gouhier à Marcel Raymond autour du statut mystique ou non des extases rousseauistes. Ici encore l’identité trouve sa satisfaction et sa vérité au-delà de ses limites. La persistance d’un sujet de l’extase m’a déjà servi à souligner une identité dynamique, fondée sur l’amour de soi, et donc la recherche du bien être – un thème qui s’enracine chez Augustin et chez Malebranche. J’ai développé ce paradoxal rapport à soi, dans le dépassement de son être vers le bien être, lors du congrès international sur les Lumières qui s’est tenu à Montpellier en juillet 2007. On retrouve encore ce verso de l’identité comme dégradation d’une relation première et constituante dans le dépassement fichtéen du concept kantien de personnalité[4], développé lors du dernier colloque international d’Évian en juillet 2009.
[1].D. Henrich, Fichtes ursprüngliche Einsicht, Francfort, 1966; "Selbsbtewusstsein", in Hermeneutik und Dialektik, Tübingen, 1970.
[2]. Pour introduire le narcissisme. Vol. XII, 1913-1914, de la trad. des OC (Bourguignon / Laplanche).
[3]. Janine Chasseguet-Smirgel, La maladie d’idéalité, Essai psychanalytique sur l’idéal du moi, Paris, L’Harmattan, 1999.
[4]. Dans la 8e Conférence de L’initiation à la vie bienheureuse.